Lions de l'Atlas : d'où vient le surnom de l'équipe du Maroc ?

Un lion de l'Atlas marchant devant une foule de supporters marocains

Décembre 2022, Qatar. Le Maroc vient d'éliminer l'Espagne, puis le Portugal en quart de finale d'une Coupe du monde. Pour la première fois de l'histoire, une nation africaine — et arabe — atteint le dernier carré du tournoi. Sur tous les écrans du monde, dans les stades, dans les rues de Doha comme à Casablanca, à Bruxelles ou à Paris, un même cri résonne : "Les Lions de l'Atlas !" Trois mots, devenus en quelques semaines, le nom le plus tweeté du football planétaire.

Mais d'où vient, exactement, ce surnom de l'équipe marocain devenu synonyme de fierté nationale ? Qui l'a inventé, et quand ? Que recouvre-t-il vraiment ?

Le 20 mai 1973 : naissance d'une légende au micro

L'histoire officielle commence un dimanche de mai 1973. Plus précisément, le 20 mai 1973. Le Maroc affronte la Côte d'Ivoire dans un match de qualifications. Derrière son micro, un commentateur de la Radio nationale (RTM) suit la rencontre depuis le Stade d'Honneur de Casablanca. Son nom : Kamal Lahlou.

Kamal Lahlou au micro pendant une interview

À l'époque, ce Casablancais né en 1945 n'est pas encore le magnat des médias qu'il deviendra. Il n'a même pas trente ans. Mais il a déjà du métier : depuis 1967, Lahlou a remplacé le commentateur historique Georges Seltzer comme correspondant de la radio nationale au Stade d'Honneur. Cet ancien handballeur de haut niveau, inspecteur d'éducation physique, est en train de réinventer le commentaire sportif marocain. Il intégrera la télévision en 1972, l'année précédente, où il commentera notamment le combat opposant Mohamed Ali au boxeur malien Bossou Conté.

Quelle est la phrase qui a donné le surnom à l'équipe du Maroc ?

C'est à ce micro, en plein direct, qu'il lâche la formule qui changera tout. Il qualifie les joueurs marocains de "Lions de l'Atlas". Une métaphore foudroyante, qui colle parfaitement à ce qu'il voit sur le terrain : du courage, de la fougue, de la fierté. L'expression fait mouche immédiatement. Reprise par les supporters du Maroc, par les autres journalistes, elle entre dans le langage courant en quelques mois. Cinquante-trois ans plus tard, elle est partout : sur les maillots marocains, dans les hymnes, dans les chants des ultras, dans les titres de presse du monde entier.

Pourquoi le lion, et pas un autre animal ?

Pour comprendre pourquoi le surnom a si bien pris, il faut s'éloigner des terrains de foot et plonger dans la nature marocaine. Car le lion de l'Atlas, ce n'est pas qu'une image : c'est un animal qui a réellement existé, et qui n'existe plus à l'état sauvage.

Magnifique lion de Barbarie

Scientifiquement, on l'appelle Panthera leo leo. On le surnomme aussi lion de Barbarie. Il est l'une des plus grandes sous-espèces de lions que la planète ait jamais connues : jusqu'à 3,40 mètres de long avec la queue, 1,20 mètre au garrot, plus de 240 kg sur la balance. Beaucoup plus massif que son cousin d'Afrique subsaharienne. Son signe distinctif ? Une crinière épaisse, presque noire, qui descend jusqu'au milieu du ventre, témoignant de son adaptation aux environnements montagneux plus froids du Maghreb.

Quand est-ce qu'est né le lion de Barbarie ?

Le lion de Barbarie a régné pendant des millénaires sur tout le nord de l'Afrique. Des fossiles ont été découverts aux quatre coins du Royaume marocain, certains datés de 110,000 ans, comme ceux mis au jour dans la grotte de Bizmoune, près d'Essaouira. Deux crânes plus récents, l'un daté entre 1280 et 1385, l'autre entre 1420 et 1480, confirment que le lion a coexisté avec les dynasties marocaines mérinides et wattassides.

Quand Rome vidait l'Atlas de ses lions

Le lion de l'Atlas a aussi une histoire profondément internationale. Dès l'Antiquité, les Romains s'en sont entichés. En 55 avant J.-C., Pompée fait inaugurer son immense théâtre à Rome avec 600 lions de l'Atlas et 410 léopards de Barbarie, importés d'Afrique du Nord. Pendant des siècles, les empereurs romains feront capturer ces fauves pour les venationes, ces combats spectaculaires qui ont marqué le Colisée.

Stèle sculptée de gladiateurs combattant des lions

L'étymologie elle-même conserve la trace de ce fauve. La ville algérienne d'Oran, en arabe Wahran, doit son nom au mot berbère désignant les lions au pluriel (ahran). De même pour Souk Ahras, qui signifie littéralement "le marché des lions", en référence aux fauves qui hantaient les forêts de la région jusqu'en 1930.

D'autres puissances européennes ont exploité les lions de Barbarie au cours de l'histoire !

Les rois d'Angleterre conservaient eux aussi des lions de l'Atlas dans la ménagerie de la Tour de Londres. Ces fauves étaient offerts en cadeaux diplomatiques aux familles royales du Maroc et d'Éthiopie. Les chercheurs estiment d'ailleurs que les rares spécimens encore en captivité descendent directement de cette lignée de "lions royaux".

L'extinction des lions de Barbarie et l'exception marocaine

La chute fut brutale. Au XIXe siècle, le lion de l'Atlas ne survit plus que dans les forêts de cèdres des massifs algériens (l'Ouarsenis notamment) et marocains. Sa proie principale, le cerf de Barbarie, se raréfie. La chasse intensive, motivée d'abord par la protection des troupeaux puis par la chasse sportive coloniale, accélère sa disparition. La déforestation et la fragmentation de son habitat font le reste.

Lion de Barbarie regardant la caméra

Selon l'historien Mustapha Qadery, professeur à l'Université Mohammed V de Rabat, "au Maroc, les lions de l'Atlas peuplaient la nature jusqu'au XIXe siècle. Ils ont survécu jusqu'aux années 1925. Lors de la guerre coloniale, beaucoup ont été tués pendant cette période." Le dernier lion de l'Atlas sauvage officiellement enregistré aurait été abattu au Maroc en 1942, même si quelques témoignages plus tardifs subsistent.

Existe-t-il encore des lions de Barbarie au Maroc ?

Le Maroc a accompli un petit miracle. Grâce à la fauverie royale — où plusieurs lions avaient été conservés depuis qu'ils étaient offerts par les tribus aux sultans —, des spécimens ont pu être sauvés. Ils ont été transférés en 1974 au parc zoologique national de Rabat, à Temara, où une équipe d'experts franco-allemands a authentifié leur pureté génétique. Aujourd'hui, environ 38 lions de l'Atlas vivent encore à Rabat, sur les quelque 90 spécimens recensés dans le monde entier en captivité. C'est l'une des dernières chances de l'espèce, et un projet de réintroduction est étudié dans une réserve de 10,000 hectares dans la région d'Azilal, dans le Haut-Atlas.

Quel est le symbole du lion en Afrique ?

Si Kamal Lahlou a choisi cette image en 1973, ce n'est pas par hasard. Le lion est, depuis des siècles, le symbole absolu de la monarchie marocaine. Bien avant le football, il incarnait dans les représentations royales et militaires le courage face à l'ennemi. Les sultans alaouites recevaient des lions en cadeaux des tribus du Sud et de l'Atlas. La symbolique liant le roi, la nation et le fauve est si profondément ancrée qu'elle dépasse largement le cadre sportif.

Hamza Igamane célèbre un but avec le Maroc, et un lion rugit derrière lui.

En appelant les joueurs marocains "Lions de l'Atlas", le journaliste casablancais ne créait donc pas une image : il la réactivait. Il replaçait la sélection dans une lignée mythologique, royale, géographique et même biologique. Il liait, en deux mots, le terrain de Casablanca aux cimes enneigées du Toubkal, le ballon rond aux montagnes berbères, le sport moderne à une histoire millénaire.

Les 3 équipes surnommées les Lions en Afrique

Curiosité africaine : le lion est si puissant comme symbole continental que trois équipes de la CAN 2025 ont choisi ce fauve comme emblème. Le Sénégal joue sous le nom des "Lions de la Teranga" (l'hospitalité, en wolof). Le Cameroun, lui, fait rugir ses "Lions indomptables". Et le Maroc, donc, ses "Lions de l'Atlas". Trois nations, trois métaphores du même roi des animaux, mais chacune profondément singulière.

Celle du Maroc se distingue par sa précision géographique : pas n'importe quel lion, celui de l'Atlas. Pas n'importe quel territoire, celui du Royaume.

"Lion de l'Atlas" : Plus qu'un surnom, une identité marocaine

Plus de cinquante ans après le coup de génie radiophonique de Kamal Lahlou, "Lions de l'Atlas" n'est plus une simple expression sportive. C'est devenu une marque identitaire. On la retrouve brodée sur les maillots de la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF), répétée en boucle dans les commentaires d'Eurosport ou de beIN, scandée par 80,000 supporters au stade Prince Moulay Abdellah de Rabat. Elle a survécu aux générations de joueurs — de Larbi Ben Barek à Salah-Eddine Bassir, de Mustapha Hadji à Achraf Hakimi — et continuera, à coup sûr, de rugir longtemps après eux.

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