Alignez côte à côte les drapeaux du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie. Une évidence saute aux yeux : du rouge ou du vert sur chaque drapeau. L'Afrique du Nord s'est-elle mise d'accord sur une palette unique ? Ou derrière cette parenté visuelle, se cache une histoire ?
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Le rouge : couleur des sultans, des Ottomans et du sang versé
⮕ Le rouge sur le drapeau de la Tunisie 🔴
Pour comprendre pourquoi le rouge domine au Maghreb, il faut remonter à deux héritages parallèles. Le premier est impérial ottoman. À partir du XVIe siècle, la majeure partie de l'Afrique du Nord passe sous suzeraineté de la Sublime Porte. Et l'étendard ottoman, on le sait, est rouge.
Cette couleur devient alors un symbole de légitimité dynastique pour tous les beys, deys et pachas qui gouvernent la région au nom du sultan d'Istanbul. Quand la Tunisie d'Hussein II Bey adopte officiellement son drapeau en 1831, c'est tout naturellement le rouge ottoman qu'il choisit comme fond, en y ajoutant un croissant pour distinguer la flotte tunisienne lors de batailles navales.

⮕ Le rouge sur le drapeau du Maroc 🔴
Le second héritage est marocain et chérifien. Le Maroc, lui, n'a jamais été ottoman. Mais le rouge y est tout aussi central. Dès les Almohades, au XIIe siècle, les bannières chérifiennes étaient rouges. La dynastie alaouite, au pouvoir depuis le XVIIe siècle, en a fait sa couleur dynastique, en lien direct avec sa revendication de descendance du Prophète.
« Le rouge marocain est celui des sultans alaouites. Le rouge ottoman, celui de la Sublime Porte. Deux rouges différents, mais arrivés à la même destination : devenir la couleur identitaire d'une région entière. »
À ces deux strates dynastiques se superpose, aux XIXe et XXe siècles, une troisième signification : le rouge comme couleur du sang versé. Des combattants de l'Émir Abdelkader face à la France à partir de 1832, aux martyrs de la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), en passant par les résistants tunisiens contre le protectorat. Partout, le rouge prend une nouvelle profondeur : celui du sacrifice national.
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Le vert : la couleur du Prophète et de l'Islam
⮕ Un sens religieux et communautaire 🟢
Si le rouge raconte les empires, le vert raconte la foi. Dans la tradition musulmane, le vert est la couleur préférée du Prophète Mahomet, mentionnée dans plusieurs hadiths. C'est la couleur du paradis (Al-Janna), des oasis et de la vie face au désert. Une couleur d'espérance, d'abondance et de renouveau.

Le vert apparaît aussi très tôt comme couleur dynastique. Les Fatimides l'utilisaient comme couleur officielle au Caire. La dynastie idrisside du Maroc, première dynastie chérifienne, en avait également fait sa couleur, tout comme les Saadiens au XVIe siècle. Au point qu'aujourd'hui encore, le drapeau dynastique alaouite — celui devant lequel s'incline le roi du Maroc lors de la revue de la Garde royale — est entièrement vert, frappé d'une étoile dorée.
⮕ Le vert sur le drapeau de l'Algérie 🟢
En Algérie, le vert a une autre histoire encore. C'est la couleur des bannières de l'Émir Abdelkader, chef de la résistance contre la colonisation française dès 1832. Ses étendards verts et blancs, ornés d'inscriptions coraniques en doré, deviendront la base symbolique du futur drapeau national. Quand Messali Hadj et l'Étoile nord-africaine choisissent en 1934 les couleurs du drapeau algérien, ils ne font que reprendre cet héritage.
« Le vert, dans tout le monde musulman, est la couleur des choses sacrées. Au Maghreb, il devient aussi la couleur de la résistance — celle d'Abdelkader, celle des nationalistes, celle des indépendances. »
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Trois drapeaux, trois récits, une même grammaire
Le résultat de ces deux héritages combinés ? Trois drapeaux qui se ressemblent sans jamais se confondre. Le Maroc place une étoile verte (le sceau de Salomon, symbole des cinq piliers de l'Islam) au cœur d'un fond rouge alaouite. La forme actuelle est adoptée le 17 novembre 1915 par le sultan Moulay Youssef, sous pression du protectorat français qui voulait distinguer le Maroc des autres territoires sous bannière rouge.
L'Algérie, elle, inverse la logique : deux bandes verticales — verte (Islam et résistance d'Abdelkader) et blanche (paix et pureté) — avec en leur centre un croissant et une étoile rouges (le sang des martyrs). Le drapeau, popularisé par les nationalistes de Messali Hadj dès les années 1930, devient officiel le 3 juillet 1962 à l'indépendance.
La Tunisie reste, des trois, la plus proche du modèle ottoman originel. Fond rouge intégral, disque blanc central (le soleil, symbole punique réinvesti), croissant et étoile rouges. Créé en 1831, adopté officiellement par Ahmed I Bey en 1837, c'est l'un des plus anciens drapeaux nationaux encore en usage au monde.
« Le Maroc met le vert dans le rouge. L'Algérie met le rouge sur le vert et le blanc. La Tunisie reste fidèle au rouge ottoman. Trois variations sur le même thème. »
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Le croissant et l'étoile : la signature commune
Au-delà des couleurs, il y a un autre point de convergence : le croissant et l'étoile. On les retrouve sur les drapeaux marocain, algérien, tunisien et libyen. Une signature islamique ? Pas seulement.

⮕ Quelle est la signification du croissant sur les drapeaux maghrébins ? 🌙
Selon le vexillologue Whitney Smith, le croissant est déjà utilisé sur les emblèmes de la Carthage punique, des siècles avant l'arrivée de l'Islam. Il aurait été ensuite adopté par l'Empire ottoman, puis réimporté dans le Maghreb par les Turcs comme symbole musulman. Quant à l'étoile à cinq branches, elle est presque toujours interprétée comme représentant les cinq piliers de l'Islam : la profession de foi, la prière, l'aumône, le jeûne et le pèlerinage.
⮕ Quelle est la signification de l'étoile sur les drapeaux du Maghreb ?⭐
L'étoile à cinq branches du drapeau marocain a, elle, une autre lecture : c'est le sceau de Salomon (Khatim Sulayman), symbole utilisé dans toute la tradition islamique pour conférer courage, savoir et légitimité — autant de qualités attribuées au roi-prophète Salomon, figure révérée par les trois religions monothéistes.
